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Interview
Yannick Jaulin, entre mots et émois © Laura Stevens

Yannick Jaulin, entre mots et émois

Depuis des années, l'Agence culturelle tisse un partenariat étroit avec la Bibliothèque Départementale de Prêt autour du conte, dans ses formes les plus actuelles et créatives.
C'est autour de la venue de Yannick Jaulin, auteur et conteur engagé que s'articule ce partenariat en ce mois de novembre. Plusieurs dates à venir : Saint-Jory-Las-Bloux le 10, Plazac le 11 et le 12, Montignac, le 12.
Le conteur précise qu'il se produira en duo avec un musicien extraordinaire, Alain Larribet, jouant du duduk, de l'harmonium indien, chantant en béarnais et en langue imaginaire...
Conte, conférence, concert ? un peu tout cela à la fois, et peut-être plus encore.
Il a bien voulu répondre à nos questions.

Lorsqu’on regarde votre parcours, on est impressionné par la densité et la diversité de vos activités artistiques. Poète, auteur, comédien, conteur, mais aussi concepteur d’aventures singulières qui trouvent leur ancrage dans « Le Nombril du monde » à Pougne Hérisson.
Quel est donc votre moteur ?
(Long silence). Je crois qu’il y a avant tout le besoin de me sentir utile à ma communauté.

A quelle communauté faites-vous allusion ?
J’ai le sentiment d’être le porte-parole du monde paysan qui m’entoure. Je ressens la vive nécessité de témoigner. C’est comme si je poursuivais le chemin de mon père. Je continue à creuser un sillon, une terre, avec des valeurs que j’ai envie de transmettre, quelque chose d’un trésor d’une civilisation de l’oralité, un savoir-faire, un savoir-être, une connaissance peu commune de la nature. La transmission s’est arrêtée en milieu rural avec l’arrêt des langues minoritaires. Il n’y a pas eu de transition entre la langue vernaculaire et le français.

Avez-vous le sentiment de jouer un rôle de passeur ?
Je ne suis pas dans la nostalgie, dans le passéisme. Mais j’ai envie de redonner leur fierté à ces personnes-là. Nombreux sont ceux qui ont besoin de se remettre en paix avec leur origine.
Ce qui m’intéresse, ce sont les outils d’émancipation de l’humain. Le conte a toujours été cela pour moi. C’est un outil extraordinaire. La mythologie - qui a pu prendre une dimension religieuse - est un outil d’évolution et de liberté de l’humain. Remettre en paix les hommes avec leur héritage, c’est fondamental.

C’est la raison pour laquelle vous avez choisi de rester en Vendée ?
C’est en tout cas la raison pour laquelle j’ai décidé de ne pas m’installer à Paris. Quand on travaille sur cette matière-là, on est condamné à avoir une carrière nationale réduite. Certes j’ai une reconnaissance nationale, mais elle serait plus ample si je vivais dans la capitale. Dans notre pays, la reconnaissance des particularismes est hélas impossible.

Dans votre spectacle, vous vous penchez sur votre langue maternelle qui, dites-vous, est en train de mourir. De quelle langue parlez-vous ?
J’ai parlé le patois vendéen jusqu’à l’âge de 6 ans. Mais je suis également fasciné par la langue française. En fait, dans ce spectacle je raconte l’histoire des deux. Le problème de la langue française, c’est qu’elle a été purifiée au mauvais sens du terme. On a assisté à un « nettoyage ethnique des mots » avec l’Académie Française au début du XVIIème, on a construit une langue vénérée dans les cours d’Europe, une langue de la diplomatie internationale, la première langue mondiale après le latin, mais c’est une langue qui a éradiqué avec une violence « crasse » toutes celles qui étaient alors parlées en France. On aurait pu faire l’économie de cette humiliation.
On ne fait pas grandir les territoires sur un lit d’humiliation et d’oppression.
Depuis la révolution française, cette séparation demeure chez notre élite : il y a, d’un côté, Le français, la langue de l’universalisme et de l’autre côté les patois. On n’a jamais remis en cause ce dogme.

En somme, vous faites œuvre de militant…
Le spectacle n’est pas pour moi une fin en soi. Je n’aurais jamais pu monter sur la scène en mon nom propre.
Il y a eu un tel déni, une telle stigmatisation des gens qui parlaient le patois qu’une soif reste non assouvie, remplie souvent par des conteurs  « patoisans » qui sont dans un folklore du passé assez désolant.
J’ai toujours parlé le patois dans mes spectacles. Mais avec la langue d’oil, je peux mettre le curseur assez loin. Comme je dis souvent, c’est du patois pour l’export.

Vous prenez souvent appui sur des collectages pour nourrir la matière de vos spectacles. C'est le cas ici ?
Je suis né dans le collectage. Entre l’âge de 15 ans et de 25 ans, je suis allé collecter les anciens pour recueillir des chansons, des contes. J’en ai gardé une certaine pratique. Quand j’ai fait un spectacle sur la mort, j’ai collecté sur le thème de la mort. Pour la langue, j’ai traversé ma région natale l'été dernier avec un âne pour aller voir l’état de la langue, de la transmission surtout.

Les langues minoritaires sont remises à l’honneur depuis quelques années. Il existe des politiques culturelles fortes en faveur de la sauvegarde, de la transmission des langues régionales. Cela doit vous réjouir.
Oui, mais pas partout. J’ai pu me rendre compte qu’il existait encore des freins, et cette dichotomie toujours présente entre une culture institutionnelle qui serait celle de l’universalisme et des cultures régionales qui seraient celles d’un repli sur soi. J’essaie de combattre cette position. Je fais en sorte de porter un message universel, de faire résonner ma langue, ma culture, mon héritage à l’attention de tous.

La deuxième partie du titre de votre spectacle est mystérieuse, « …et j’ai du mal à vous parler d’amour ». Pouvez-vous en éclairer le sens ?
C’est un peu un résumé de toutes les recherches que j’ai faites auprès de spécialistes qui ont beaucoup travaillé sur les individus coupés de leur langue maternelle, pour des raisons de migration ou d’imposition. Tous ces chercheurs s’accordent à dire que la langue maternelle, celle que l’on acquiert dans les premiers mois, les premières années de notre vie, est une langue qui est liée à nos émotions les plus profondes. Lorsqu’on éradique une langue maternelle, c’est comme si on coupait le lien entre les mots, le sens des mots et les émotions profondes. On transpose, on prononce de nouveaux mots dont le sens est approchant, mais le lien à l’émotion disparaît. Dans une étude imposante récente, signée par des chercheurs du monde entier, il est même dit que dans une langue seconde, notre sens de la morale serait beaucoup plus élastique que dans une langue première, et qu’elle nous soumet moins à des freins transmis par notre langue maternelle. Cela est assez passionnant, en particulier par rapport à notre idée de l’intégration des étrangers.
En témoignant d’une réalité régionale, je dis : ceci est encore à l’œuvre aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une revendication, je ne suis pas militant régionaliste du tout.
Mon patois vendéen, il a survécu à cause du plaisir de la langue, à cause de la jubilation. Il aurait dû disparaître et il demeure à cause de la jouissance des mots et de l’humour aussi que contient cette langue. L’humour n’est pas transposable. L’appauvrissement des campagnes est en partie lié à cette rupture linguistique.

Il y aura un second volet à cette création : Causer.
Causer d’amour. C’est précisément la réponse du berger à la bergère. Je vais essayer de faire un exercice de prise de parole, de jouir de la parole pour dire la difficulté de parler d’amour quand on a été handicapé de sa langue maternelle. Je veux utiliser cette langue si maltraitée pour raconter la chose la plus difficile qui soit au monde, l’amour, qui selon moi est totalement lié au mot. Pour aimer, il faut accepter le langage de l’autre, l’histoire que l’autre nous raconte de nous et de lui-même.

Vendredi 10 novembre - 20h30 - Salle des fêtes - Saint-Jory-Las-Bloux (05 53 55 31 32)
Samedi 11 novembre - 20h30 - Salle des fêtes - Plazac (06 8513 91 17)
Dimanche 12 novembre - 16h - Salle des fêtes - Plazac
Dimanche 12 novembre - 10h - Rencontre avec Yannick Jaulin - Bibliothèque - Montignac

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